Un peu de tweet et d’esprit

On aurait tort de croire que le ou les siècles qui nous séparent des grands auteurs sont d’une radicale autre teneur que celui-ci même. Dès 1837, Balzac entamait la grande estampe des méandres de la vie culturelle parisienne avec la première partie de ses Illusions perdues. Et donc ? Tenez : l’on y prenait à dessein l’un de ses amis pour adversaire, afin que naisse la polémique, ce fertile terreau pour éditeurs et libraires. Et quoi ? Internet, les Buzz, les mèmes et les réseaux sociaux seraient des nouveautés absolues ? Non : de simples scènes neuves sur lesquelles se jouent les mêmes drames poussiéreux.


« Obscène ! Madame Bovary, obscène ! » Le Procureur de Paris morigène Flaubert et fulmine bien des peines : prison, amende, censure, tout ce qui plaît au magistrat. Mais l’auteur, vous le savez, est relaxé à son procès, et son roman se vend comme le bon pain quotidien. Aujourd’hui, nous aurions tôt fait d’y voir l’effet Streisand : antonomase désignant cette volonté d’étouffer qui, paradoxalement, donne un si grand souffle de vie. Si Monsieur le Procureur s’était tu, combien Flaubert aurait-il eu d’invendus ?
Et Les Fleurs du mal de Baudelaire, qu’a fait interdire l’impératrice Eugénie de Montijo ? Trop licencieux pour la bonne société française, les vers interdits paraissent en Belgique. Est-ce là le destin que va connaître Frenchie shore, l’émission à limite du porno ? Couvrez ce show que je ne saurais voir ! Car ce sont de pareils télé-réalités qui nous font venir de coupables pensées.
Nabilla qui donne à Thomas huit coups de couteau, n’est-ce pas Verlaine qui tire deux fois sur Rimbaud?
Allez, avouons-nous une différence : chez Balzac, c’est le vénal éditeur qui est illettré. Son sens inné pour le commerce de livre lui permet de se passer de les lire. De nos jours, le défaut de lettres incombe plutôt aux acteurs de la polémique. Certes, le fameux : « Non mais allô quoi, t’es une fille, t’as pas de shampoing ? » est un délicieux pentédécasyllabe, mais il n’a point sa césure après le huitième pied ! Quelle erreur dans ce vers tout en iambes de la part de son autrice toute en jambes.


La polémique, le buzz, et l’échauffement de nos bas instincts ne sont donc pas des ressorts marketings propres au troisième millénaire. Mais enfin ! Tout de même, une question demeure : nos chers auteurs classiques auraient-ils eu plus d’allure dans leur façon de manier le tweet ?
Rostand aurait-il réussi à faire un Cyrano tirant ses vers en 140 caractères ?
Ha ! Non ! 140 ! c’est un peu court, jeune homme ! Mais on pourrait tweeter… Oh ! Dieu ! … bien des choses en sommes… En variant le ton, – par exemple, tenez : Agressif : « Moi, monsieur, si j’étais un tel porc, Il faudrait sur le champ que je me balançasse. » Amical : « feriez-vous le Bucket Challenge Ice ? Pour voir, je vous désigne pour ce défi ! »
Descriptif : « Je suis un pic, je suis un roc, #JeSuisCharlie ! Que dis-je aussi ? … Let Britney free ! »
Imagine-t-on Cyrano ainsi, tweetant avec son âme de mousquetaire ?
Maniant mieux les hashtags que le fer et les vers ?
Cherchant un référencement puissant, une bonne indexation,
Et comme les mots-clés obscurs font de l’off-page optimisation,
Et servent à se faire de Google un ami, une ressource,
Écrire pour les algo’ qu’on use, plutôt qu’en open source ?
Non merci !

Article invité de La Plume Du Coq

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